Pavel Durov à 41 ans : “Nous manquons de temps pour sauver l’Internet libre” – Un cri d’alarme contre la surveillance numérique
Pavel Durov, fondateur et PDG de Telegram, a transformé son 41e anniversaire le 10 octobre 2025 en un cri d’alarme retentissant contre ce qu’il qualifie de destruction accélérée de l’Internet libre par les gouvernements occidentaux. Dans un message sombre publié sur X et Telegram, le milliardaire russo-français a refusé de célébrer son anniversaire, déclarant que “notre génération manque de temps pour sauver l’Internet libre construit pour nous par nos pères”. Cette prise de position intervient alors que Durov fait lui-même l’objet d’une enquête criminelle en France depuis août 2024 pour complicité présumée avec des activités criminelles via Telegram.
“Je ne vais pas célébrer” : un message d’alarme dystopique
“J’ai 41 ans, mais je n’ai pas envie de fêter ça”, a écrit Pavel Durov dans son message du 10 octobre, ajoutant : “Notre génération manque de temps pour sauver l’Internet libre construit pour nous par nos pères”. Le ton inhabituellement sombre du fondateur de Telegram contraste fortement avec ses publications habituelles et reflète une préoccupation grandissante face aux mesures de surveillance numérique adoptées à travers le monde.
Selon Durov, ce qui était autrefois la promesse d’un libre échange d’informations se transforme en “l’outil de contrôle ultime”. “Un monde sombre et dystopique approche rapidement - pendant que nous dormons. Notre génération risque de passer à l’histoire comme la dernière qui avait des libertés - et qui les a laissées disparaître”, a-t-il averti dans son message.
Le fondateur de Telegram affirme que les pays autrefois libres introduisent désormais des “mesures dystopiques” telles que les identités numériques au Royaume-Uni, les vérifications d’âge en ligne en Australie, et le balayage massif des messages privés dans l’Union européenne. Cette liste de griefs spécifiques cible directement des initiatives législatives controversées actuellement en discussion ou en cours d’implémentation dans ces juridictions.
“On nous a fait croire que le plus grand combat de notre génération est de détruire tout ce que nos ancêtres nous ont laissé : tradition, vie privée, souveraineté, marché libre et liberté d’expression”, a-t-il ajouté, dénonçant ce qu’il considère comme une trahison de l’héritage des générations précédentes.

Accusations spécifiques contre l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France
Pavel Durov n’a pas hésité à nommer et accuser directement plusieurs pays européens de mesures répressives contre la liberté d’expression en ligne. “L’Allemagne persécute quiconque ose critiquer les officiels sur Internet. Le Royaume-Uni emprisonne des milliers de personnes pour leurs tweets. La France enquête criminellement sur des leaders technologiques qui défendent la liberté et la vie privée”, a-t-il écrit dans son message.
Ces accusations, bien que controversées, font écho à des préoccupations réelles concernant l’évolution de la législation sur la liberté d’expression dans plusieurs pays européens. Au Royaume-Uni, plusieurs cas récents d’arrestations et de poursuites liées à des publications sur les réseaux sociaux ont effectivement suscité des débats sur les limites de la liberté d’expression, notamment après les émeutes d’août 2024 où plus de 1 000 personnes ont été arrêtées pour des publications en ligne jugées incitatives.
Concernant la France, la référence de Durov est particulièrement personnelle puisqu’il fait lui-même l’objet d’une enquête criminelle depuis son arrestation le 24 août 2024 à l’aéroport du Bourget près de Paris. Mis en examen pour une “litanie d’infractions relevant de la criminalité organisée”, le fondateur de Telegram est accusé par la justice française de ne pas agir suffisamment contre la diffusion de contenus criminels sur sa messagerie.
Lors de son premier interrogatoire de fond en décembre 2024, Durov avait reconnu avoir “pris connaissance en garde à vue de la gravité des faits” reprochés à sa plateforme, tout en assurant ne pas avoir créé Telegram “pour les criminels”. Il avait cependant admis que leur présence, bien que constituant “une fraction minime” des utilisateurs, “a aussi augmenté” et avait promis d’“améliorer” les processus de modération.
L’enquête française : un point de tension majeur

L’enquête judiciaire française contre Pavel Durov constitue l’un des exemples les plus concrets des tensions croissantes entre les plateformes technologiques défendant la confidentialité et les autorités cherchant à lutter contre la criminalité en ligne. Placé sous contrôle judiciaire depuis août 2024, Durov a initialement dû verser une caution de 5 millions d’euros et pointer deux fois par semaine au commissariat, tout en étant interdit de quitter le territoire français.
En juillet 2025, la cour d’appel de Paris a assoupli son contrôle judiciaire, lui permettant de se rendre à Dubaï, où il réside habituellement, “pour des durées de 14 jours consécutifs au maximum” après en avoir informé les juges d’instruction. Le 28 juillet 2025, lors de son troisième interrogatoire au tribunal judiciaire de Paris, les avocats de Durov ont contesté “fermement la légalité de la mise en examen” de leur client et “celles des nombreux actes d’investigation réalisés au mépris des règles de droit interne et européen”.
Telegram a depuis déclaré avoir “toujours respecté les lois de l’Union européenne, y compris le Digital Services Act, et avoir systématiquement répondu à toutes les demandes judiciaires contraignantes depuis des années”. L’entreprise a ajouté que “la seule chose qui a changé après la mise en garde à vue de M. Durov en France, est que les autorités françaises ont commencé à adresser correctement leurs demandes judiciaires à Telegram, conformément au Digital Services Act”.
Cette déclaration pointe du doigt une possible incompétence procédurale des autorités françaises qui n’auraient pas suivi les procédures européennes appropriées pour adresser leurs demandes à Telegram avant l’arrestation de Durov. Plusieurs sources proches de l’enquête ont confirmé que depuis l’interpellation de Pavel Durov, les autorités judiciaires constatent effectivement “une meilleure collaboration de Telegram”.
Chat Control : le projet européen de surveillance de masse des messages privés

L’une des menaces les plus concrètes dénoncées par Pavel Durov concerne le projet controversé “Chat Control” actuellement débattu au niveau de l’Union européenne[4]. Cette proposition législative vise à obliger les plateformes de messagerie à scanner automatiquement tous les messages privés de leurs utilisateurs à la recherche de contenus d’exploitation sexuelle d’enfants (CSAM - Child Sexual Abuse Material).
Bien que l’objectif déclaré soit louable - protéger les enfants contre l’exploitation sexuelle en ligne - les critiques, dont Pavel Durov, affirment que cette mesure constituerait une surveillance de masse sans précédent qui anéantirait effectivement le chiffrement de bout en bout et la confidentialité des communications numériques[4]. Les détracteurs du projet soulignent que scanner automatiquement tous les messages privés de centaines de millions d’utilisateurs européens reviendrait à créer une infrastructure de surveillance qui pourrait ensuite être étendue à d’autres types de contenus.
Le projet Chat Control a suscité une opposition farouche de la part de défenseurs de la vie privée, d’experts en sécurité informatique et d’entreprises technologiques à travers l’Europe. Malgré plusieurs années de négociations, le texte n’a toujours pas été adopté en raison de divisions persistantes entre États membres sur l’équilibre entre sécurité publique et protection de la vie privée[4].
Identités numériques au Royaume-Uni et vérification d’âge en Australie
Pavel Durov a également ciblé deux autres initiatives gouvernementales qu’il juge dystopiques : le déploiement d’identités numériques obligatoires au Royaume-Uni et les vérifications d’âge en ligne en Australie. Au Royaume-Uni, le gouvernement travaille effectivement sur un système d’identité numérique visant à permettre aux citoyens de prouver leur identité en ligne de manière sécurisée pour accéder aux services gouvernementaux et privés.
Les partisans de ces systèmes d’identité numérique argumentent qu’ils faciliteront l’accès aux services tout en réduisant la fraude d’identité. Cependant, les critiques comme Durov y voient un mécanisme potentiel de surveillance et de contrôle social, craignant que ces systèmes ne deviennent obligatoires pour de plus en plus d’activités en ligne, créant ainsi une infrastructure de traçage permanent des activités des citoyens.
En Australie, le gouvernement a effectivement proposé des mesures obligeant les plateformes de médias sociaux à vérifier l’âge de leurs utilisateurs, avec des amendes potentiellement massives pour les entreprises qui ne se conformeraient pas. Cette initiative vise ostensiblement à protéger les enfants des dangers des réseaux sociaux, mais soulève d’importantes questions sur la vie privée et la sécurité des données.
La vérification d’âge en ligne pose un dilemme fondamental : comment prouver qu’un utilisateur a plus de 13, 16 ou 18 ans sans collecter des informations personnelles sensibles qui pourraient être piratées, vendues ou utilisées à d’autres fins? Les critiques avertissent que ces systèmes pourraient finir par créer des bases de données massives reliant les identités réelles aux comptes en ligne, éliminant effectivement l’anonymat sur Internet.
Implications pour la communauté crypto et blockchain

Le message de Pavel Durov trouve aussi un écho concret dans l’écosystème technique autour de Telegram, notamment via le réseau TON (The Open Network) — la blockchain initialement conçue avec l’implication de l’équipe Telegram et aujourd’hui maintenue par une fondation et une communauté ouvertes.
TON vise la rapidité et les microtransactions à très faible coût grâce à une architecture sharding et un mécanisme de consensus proof-of-stake, et permet des smart contracts natifs, des portefeuilles auto-custodial et l’intégration directe avec des bots et services dans l’écosystème Telegram.
Cette couche blockchain, distincte de l’application de messagerie, illustre une voie pragmatique pour concilier facilité d’usage grand public et contrôle utilisateur : elle offre des outils pour des paiements peer-to-peer et des services décentralisés accessibles depuis Telegram, tout en restant soumise aux débats sur la confidentialité, la gouvernance et la responsabilité — les mêmes enjeux dénoncés par Durov face aux initiatives de surveillance étatiques.
Un appel à la “résistance numérique”
Dans son message, Pavel Durov a appelé sa génération à une forme de “résistance numérique” pour préserver les libertés fondamentales avant qu’il ne soit trop tard. “Nous manquons de temps. NOUS manquons de temps”, a-t-il conclu de manière emphatique.
Cet appel trouve un écho particulier auprès des défenseurs de la vie privée et des libertés civiles numériques qui observent avec inquiétude une convergence mondiale vers des modèles de surveillance et de contrôle de plus en plus intrusifs. Les experts en sécurité et les militants des droits numériques soulignent régulièrement que les infrastructures de surveillance, une fois établies, sont rarement démantelées et tendent plutôt à être élargies à de nouvelles utilisations.
La réaction publique au message de Durov a été mitigée. Ses supporters y voient un acte courageux de défense des libertés fondamentales face aux gouvernements autoritaires. Ses détracteurs rappellent que Telegram a également été utilisé pour organiser des activités criminelles, diffuser de la désinformation et coordonner des attaques terroristes, justifiant selon eux une certaine forme de régulation.
L’équilibre délicat entre sécurité et liberté
Le débat soulevé par Pavel Durov met en lumière l’un des dilemmes les plus complexes de notre époque numérique : comment équilibrer la sécurité publique légitime et la protection contre les crimes réels avec la préservation des libertés fondamentales et de la vie privée. Les gouvernements argumentent qu’ils ont besoin de capacités de surveillance pour lutter contre le terrorisme, la pédocriminalité et la criminalité organisée.
Les défenseurs de la vie privée rétorquent que la surveillance de masse est à la fois inefficace pour attraper les criminels sophistiqués (qui utiliseront d’autres moyens de communication) et dangereuse pour les citoyens ordinaires dont les communications privées deviennent vulnérables aux abus gouvernementaux, aux piratages et à l’exploitation commerciale.
L’histoire récente a montré que les infrastructures de surveillance créées avec les meilleures intentions peuvent être détournées à d’autres fins. Les révélations d’Edward Snowden en 2013 sur la surveillance de masse de la NSA américaine ont démontré comment des capacités techniques initialement justifiées par la lutte antiterroriste ont été utilisées pour espionner massivement des citoyens ordinaires, des alliés étrangers et même des leaders politiques.

Perspectives pour les utilisateurs et développeurs francophones
Pour les utilisateurs et développeurs francophones de technologies crypto et de messageries chiffrées, le message de Pavel Durov et son enquête en France soulèvent plusieurs questions pratiques. Premièrement, l’affaire Durov pourrait établir un précédent juridique important sur la responsabilité des opérateurs de plateformes pour le contenu généré par leurs utilisateurs, particulièrement dans les systèmes chiffrés où l’opérateur ne peut techniquement pas surveiller le contenu.
Deuxièmement, l’insistance de Durov sur le fait que les autorités françaises n’auraient pas suivi les procédures européennes appropriées soulève des questions sur la conformité des États membres au Digital Services Act et aux autres cadres réglementaires européens harmonisés. Si les avocats de Durov parviennent à démontrer des irrégularités procédurales, cela pourrait affaiblir l’affaire contre lui et potentiellement protéger d’autres opérateurs de plateformes similaires.
Troisièmement, la question de savoir où héberger des services respectueux de la vie privée devient de plus en plus complexe alors que les juridictions occidentales traditionnellement considérées comme favorables aux libertés numériques adoptent des postures de plus en plus restrictives. Les développeurs crypto et les entreprises blockchain doivent naviguer dans un paysage réglementaire fragmenté et imprévisible où même les États-Unis et l’Union européenne divergent significativement dans leurs approches.
Enfin, le timing du message de Durov - coïncidant avec son 41e anniversaire et survenant alors qu’il fait toujours l’objet d’une enquête en France - peut être interprété comme une forme de résistance publique et un rappel que la bataille pour l’Internet libre n’est pas qu’une question technique mais aussi politique et générationnelle.
À propos de Pavel Durov: Né le 10 octobre 1984, Pavel Durov est un entrepreneur technologique russo-français, fondateur du réseau social VKontakte et de la messagerie Telegram qui compte environ 950 millions d’utilisateurs dans le monde.
À propos de Telegram: Fondée en 2013, Telegram est une application de messagerie chiffrée connue pour son engagement envers la confidentialité et sa résistance à la censure gouvernementale.
Avertissement: Cet article présente des débats complexes sur la vie privée, la sécurité et la liberté d’expression sans prendre position sur les questions juridiques en cours concernant Pavel Durov. Les opinions exprimées par Durov sont les siennes et ne reflètent pas nécessairement une évaluation juridique ou factuelle complète des situations décrites. Les lecteurs sont encouragés à consulter plusieurs sources et perspectives sur ces questions complexes.