Dans le Val-de-Marne, une mère et ses deux enfants ont été pris pour cible par des individus cagoulés cherchant à faire pression sur le père de famille, investisseur en cryptomonnaies . Les agresseurs ont remis un téléphone portable Samsung prépayé à la victime, destiné à son mari pour une demande d’extorsion. Cet incident s’inscrit dans une vague criminelle sans précédent qui fait de la France l’épicentre mondial des attaques physiques liées aux cryptomonnaies en 2025.
Un modus operandi de plus en plus fréquent
Le scénario du Val-de-Marne
Les faits, bien que n’ayant pas encore dégénéré en violence physique, révèlent une sophistication inquiétante. Deux hommes cagoulés ont approché la mère et ses enfants pour leur remettre un téléphone portable prépayé Samsung, clairement destiné à établir un canal de communication sécurisé pour les ravisseurs .
Le soir même, le téléphone a sonné à quatre reprises. Plutôt que de céder à la panique et de répondre, le père de famille a fait preuve d’un sang-froid remarquable en se rendant immédiatement au commissariat pour remettre l’appareil aux enquêteurs. Cette réaction rapide et intelligente a probablement évité une escalade dramatique.
Une surveillance du domicile a depuis été mise en place par la police, témoignant de la gravité de la menace . Cette précaution est désormais standard dans ce type d’affaires où les criminels n’hésitent pas à revenir sur les lieux pour intensifier la pression.
Un phénomène en explosion : 26% des attaques mondiales
Les chiffres sont glaçants. Selon les données de Jameson Lopp, expert reconnu en sécurité Bitcoin, 26% des attaques physiques liées aux cryptomonnaies recensées dans le monde en 2025 ont eu lieu en France . Cette proportion est absolument anormale au regard du poids de la France dans l’écosystème crypto mondial.
Sur les 23 attaques recensées mondialement en 2025, 6 ont eu lieu en France, contre seulement une en 2024 . Cette explosion représente une multiplication par six en un an, révélant une spécialisation criminelle française sur ce type de délits.
La comparaison internationale est édifiante :
- 7 attaques aux États-Unis, avec une population 5 fois plus nombreuse
- 3 à Hong-Kong
- 2 au Royaume-Uni et à Singapour chacun
- Dans toute l’Union européenne hors France : seulement 3 attaques (Espagne, Belgique, Estonie)
Cette concentration exceptionnelle fait de la France le pays le plus dangereux au monde pour les investisseurs et professionnels de la crypto, devant même les États-Unis pourtant bien plus exposés en termes de volume d’actifs détenus.
La série noire du premier semestre 2025
Janvier : le père d’un influenceur crypto séquestré le soir du réveillon
La vague a commencé dès le 1er janvier 2025 dans la nuit du Nouvel An. Un homme de 56 ans a été enlevé à Saint-Genis-Pouilly (Ain) alors qu’il fêtait la nouvelle année avec sa famille . Des malfaiteurs ont fait irruption dans le domicile, ligoté la femme et la fille avant de prendre la fuite avec le père.
La cible réelle ? Le fils de la victime, un influenceur crypto résidant à Dubaï . Les criminels ont contacté ce dernier pour lui extorquer de l’argent, illustrant que vivre à l’étranger ne protège pas : les malfaiteurs ciblent simplement la famille restée en France.
Après 500 km de route, la victime a été retrouvée par la BAC du Mans dans le coffre d’une voiture, ligotée, rouée de coups et aspergée d’essence . Elle était désorientée mais hors de danger. Les deux suspects ont pris la fuite et restent recherchés.
21 janvier : David Balland, cofondateur de Ledger, mutilé
L’affaire la plus médiatisée de l’année concerne David Balland, cofondateur et ancien employé de Ledger, géant mondial des portefeuilles crypto physiques. Lui et sa compagne ont été enlevés à leur domicile de Méreau (Cher) .
Séquestré à Châteauroux, Balland a subi des tortures effroyables : les ravisseurs lui ont coupé un doigt pour faire pression sur ses proches et prouver leur détermination . Cette mutilation, filmée et envoyée à ses proches, témoigne de la brutalité extrême de ces nouvelles formes de criminalité.
Sa compagne a été retrouvée ligotée dans le coffre d’une voiture en Essonne. Balland a été libéré le lendemain. Plusieurs personnes ont déjà été mises en examen dans cette affaire qui a profondément choqué l’écosystème crypto français.
Mai : deux enlèvements en quelques jours à Paris
Le 1er mai 2025, jour férié, un entrepreneur fortuné a été kidnappé vers 10h alors qu’il promenait son chien avenue du Maine dans le 14e arrondissement de Paris . Des hommes cagoulés l’ont embarqué dans une camionnette siglée UPS devant plusieurs témoins qui ont immédiatement prévenu la police.
La victime ? Le père d’un homme ayant fait fortune dans les cryptomonnaies avec son fils, tous deux possédant une société basée à Malte et connus dans le milieu du poker . Une première demande de rançon de 8 millions d’euros en cryptomonnaie est arrivée après quelques heures, avec un ultimatum.
Pour prouver leur sérieux, le commando a coupé un doigt à la victime. La scène, filmée, a été envoyée à son fils . L’homme a été libéré samedi soir, 48 heures après son enlèvement, lors d’un assaut des forces de l’ordre à Palaiseau (Essonne). Sept personnes ont été interpellées.
Quelques jours plus tard, le 12 mai, une tentative d’enlèvement particulièrement violente a eu lieu en pleine rue dans le 11e arrondissement de Paris . Des images filmées par des témoins à leurs fenêtres montrent trois hommes cagoulés à bord d’une camionnette de livraison tentant d’enlever un couple.
La cible : la fille d’un investisseur en bitcoins. Alors que les ravisseurs tentaient de faire monter de force les victimes dans la camionnette, un riverain est intervenu avec un extincteur, qu’il a projeté contre le véhicule. Cette intervention héroïque a fait fuir les malfaiteurs, sauvant probablement la vie du couple.
Le compagnon de la jeune femme a subi une “grande fissure sur le crâne” et le trottoir portait les traces sanglantes de la violence de l’agression . L’enquête a été confiée à la brigade de répression du banditisme.
Juin-Juillet : l’escalade continue
Le 13 juin 2025, un trader de 26 ans très suivi sur TikTok a été enlevé et séquestré en région parisienne . Les agresseurs exigeaient une rançon de 50 000 euros en cryptomonnaies. Après avoir consulté son portefeuille numérique et constaté que cette somme n’était pas disponible, ils ont relâché leur victime, frustrés.
Le 7 juillet 2025, une femme possédant des cryptomonnaies a été agressée à la mi-journée à son domicile de Suresnes (Hauts-de-Seine), en présence de son mari et de ses enfants . Deux individus se sont introduits chez leur cible et lui ont porté une dizaine de coups de poing au visage avant de prendre la fuite.
La victime a été transportée à l’hôpital en urgence. Un suspect a été interpellé en possession d’un hachoir. Il a déclaré l’avoir ciblée via les réseaux sociaux, précisant qu’il s’agissait d’un couple possédant des actifs en cryptomonnaie .
La réponse du gouvernement : des mesures d’urgence
La réunion historique de Beauvau - 16 mai 2025
Face à l’ampleur de la crise, Bruno Retailleau, ministre d’État et ministre de l’Intérieur, a organisé le 16 mai 2025 une réunion exceptionnelle associant les acteurs du secteur crypto . Ont participé le Préfet de Police de Paris, les directeurs généraux de la Police et de la Gendarmerie nationales, et l’Association pour le développement des actifs numériques (ADAN).
Bruno Retailleau a évoqué la “forte mobilisation du ministère en soutien aux professionnels du secteur, pris pour cible par des enlèvements et tentatives d’extorsion d’une grande violence” . Il a promis que “toute la lumière sera faite sur ces différentes affaires et leurs auteurs seront traduits devant la justice”.
Le plan de protection en 8 points
Le ministère de l’Intérieur a annoncé des mesures concrètes à application immédiate :
1. Accès prioritaire au 17 : Les professionnels du secteur crypto et leurs proches bénéficient d’un accès prioritaire au numéro d’appel d’urgence 17
2. Consultation de sûreté à domicile : Les référents sûreté de la police et de la gendarmerie nationales effectuent des consultations de sûreté des domiciles des professionnels crypto
3. Briefings sécurité personnalisés : Le GIGN, le RAID ou la BRI de la Préfecture de Police assurent des briefings sécurité au profit des acteurs les plus concernés et de leurs familles
4. Double point de contact : Mise en place du numéro 17 pour toute forme d’urgence et du commandement du ministère de l’Intérieur dans le cyberespace (ComCyberMI) en charge de l’accompagnement de la filière
5. Formation anti-blanchiment : Déploiement d’une formation à la lutte contre le blanchiment des cryptoactifs délivrée aux policiers et gendarmes par le centre de formation cyber du ministère de l’Intérieur et l’académie de police
6. Groupe de travail dédié : Un travail approfondi avec la filière pour déployer des mesures de court terme visant à prévenir, dissuader et entraver ce type de criminalité
7. Renforcement des techniques de traçabilité : Combinaison des procédés de sécurisation actifs et passifs, renforcement des techniques de traçabilité
8. Diffusion de bonnes pratiques : L’ADAN s’est engagée à sensibiliser les acteurs de la filière à un ensemble de bonnes pratiques en matière de vigilance et de prudence
Initiatives parlementaires
Paul Midy, député Renaissance de la 5e circonscription de l’Essonne, a annoncé sa volonté de proposer un texte à l’Assemblée nationale visant à “pseudonymiser les adresses de domicile des dirigeants d’entreprises qui circulent très largement aujourd’hui” . Cette mesure rendrait l’identification du domicile par des personnes malintentionnées plus difficile.
Pourquoi la France ? Les facteurs aggravants
La “Travel Rule” : une arme à double tranchant
Selon Renaud Lifchitz, expert en sécurité crypto, deux textes de lois “mettent en danger physiquement les utilisateurs cryptos” . Le premier est la réglementation européenne TFR (dite “Travel Rule”) entrée en vigueur en janvier 2025.
Cette règle impose que toutes les sociétés crypto (CASP - Crypto Asset Service Providers) comme Binance ou Coinbase collectent les informations personnelles détaillées des utilisateurs pour chaque transaction. Si cette mesure vise à lutter contre le blanchiment, elle crée paradoxalement une base de données géante identifiant précisément les détenteurs de crypto et leurs montants.
En cas de fuite de données ou de compromission interne, ces informations deviennent des listes de cibles potentielles pour les criminels. L’expert alerte : “On sait combien vous possédez de cryptos” , une situation qui facilite considérablement le ciblage des victimes.
Médiatisation et fantasmes autour de la richesse crypto
La France a connu une médiatisation intense des success stories crypto, notamment avec des personnalités comme les fondateurs de Ledger, Sorare, ou des influenceurs affichant un train de vie luxueux financé par les cryptos. Cette visibilité crée un effet d’aspiration pour les criminels qui fantasment sur des fortunes facilement accessibles .
Contrairement à un compte bancaire classique nécessitant un braquage complexe d’agence, les cryptos semblent “extractibles” d’un être humain via la torture ou la menace contre la famille. Cette perception, bien qu’erronée (les transactions crypto sont publiques et traçables), motive les attaques physiques.
Un système judiciaire débordé
La France fait face à un système judiciaire saturé et des forces de l’ordre qui découvrent encore les spécificités des cryptomonnaies. Jusqu’à la réunion de mai 2025, il n’existait pas de cellule spécialisée pour traiter ces affaires, chaque cas étant géré de manière isolée par les brigades de répression du banditisme locales.
Cette fragmentation empêchait une vision d’ensemble du phénomène et retardait l’identification de réseaux criminels potentiellement organisés derrière ces attaques.
Conseils de sécurité pour les détenteurs crypto
Règle #1 : La discrétion absolue
Ne jamais afficher publiquement sa détention de cryptomonnaies, surtout pas sur les réseaux sociaux. Les influenceurs crypto qui exhibent leur richesse deviennent des cibles prioritaires . Les criminels scannent systématiquement Instagram, TikTok et X pour identifier des victimes potentielles.
Éviter de parler de ses investissements crypto en dehors d’un cercle de confiance restreint. Même des proches mal intentionnés peuvent partager l’information ou être victimes d’ingénierie sociale.
Règle #2 : Séparation domicile/activité professionnelle
Les entrepreneurs crypto devraient utiliser une adresse professionnelle différente de leur domicile pour toutes les communications officielles. La “pseudonymisation” des adresses proposée par le député Midy vise précisément à casser ce lien .
Envisager une boîte postale ou une domiciliation d’entreprise pour éviter que le domicile familial apparaisse dans les registres publics accessibles aux criminels.
Règle #3 : Sécurisation physique du domicile
Système d’alarme connecté avec alerte immédiate vers les forces de l’ordre. Les professionnels crypto bénéficient désormais d’un accès prioritaire au 17 .
Consultation de sûreté gratuite : Profiter du programme gouvernemental offrant des consultations à domicile par les référents sûreté de la police et gendarmerie .
Vidéosurveillance avec enregistrement cloud pour identifier les suspects même en cas de destruction du matériel.
Règle #4 : Briefings sécurité pour la famille
Participer aux briefings sécurité assurés par le GIGN, RAID ou BRI [8]. Ces formations apprennent aux familles comment réagir en cas de menace, éviter les erreurs fatales, et maximiser les chances de libération rapide.
Procédures d’urgence familiales : Établir un plan clair avec des mots de code, des contacts d’urgence, et des instructions précises en cas de tentative d’enlèvement ou de chantage.
Règle #5 : Gestion prudente des portefeuilles
Multi-signature : Utiliser des wallets multi-sig nécessitant plusieurs clés pour valider une transaction. Même sous la torture, une seule personne ne peut pas effectuer une transaction massive.
Limites quotidiennes : Configurer des limites de retrait quotidiennes strictes sur les exchanges, empêchant un vol massif même en cas de compromission.
Distribution géographique : Ne jamais conserver toutes ses cryptos accessibles depuis un seul lieu. Distribuer les clés privées géographiquement rend une extorsion physique moins efficace.
Règle #6 : En cas d’incident
Ne jamais répondre à un chantage sans impliquer les autorités, comme l’a intelligemment fait la victime du Val-de-Marne . Répondre légitime la menace et encourage l’escalade.
Contacter immédiatement le 17 (accès prioritaire pour les professionnels crypto) et le ComCyberMI . La réactivité des forces de l’ordre dans les affaires récentes montre qu’une intervention rapide sauve des vies.
Préserver les preuves : Remettre tout matériel (téléphone, notes, enregistrements) aux enquêteurs sans manipulation. Ces éléments peuvent contenir des métadonnées cruciales pour identifier les criminels.
Perspectives : vers une normalisation inquiétante ?
Un phénomène qui ne faiblit pas
Avec 6 attaques majeures au premier semestre 2025 , la France est en passe de connaître plus de 12 incidents sur l’année complète, soit une multiplication par 12 par rapport à 2024. Cette trajectoire est insoutenable et menace la crédibilité de l’écosystème crypto français.
Des entrepreneurs crypto commencent à envisager de quitter le territoire pour des pays offrant une meilleure sécurité physique, comme la Suisse, Singapour ou les Émirats Arabes Unis. Cette fuite des talents aurait des conséquences désastreuses pour la French Tech et l’innovation blockchain nationale.
Les criminels s’adaptent
Les attaques deviennent de plus en plus sophistiquées. Du simple enlèvement opportuniste, on passe à des opérations planifiées avec repérages, matériel professionnel (camionnettes siglées pour brouiller les pistes), et ciblage précis via les réseaux sociaux et les fuites de données.
L’utilisation de téléphones prépayés pour établir le contact, comme dans l’affaire du Val-de-Marne , témoigne d’une connaissance des techniques d’enquête et d’une volonté d’éviter la traçabilité.
L’importance de la collaboration secteur public-privé
La réunion de Beauvau marque un tournant historique dans la reconnaissance par l’État de la spécificité des menaces crypto . La collaboration annoncée entre le ministère de l’Intérieur, l’ADAN et les acteurs privés pourrait créer un écosystème de protection plus robuste.
Cependant, ces mesures prennent du temps à se déployer. Entre-temps, chaque professionnel et investisseur crypto doit assumer sa responsabilité individuelle en matière de sécurité, en appliquant les bonnes pratiques de discrétion et de protection.
Une menace existentielle pour l’écosystème crypto français
L’incident du Val-de-Marne, bien qu’heureusement résolu sans violence grâce à la réactivité de la victime, s’inscrit dans une tendance alarmante qui fait de la France le pays le plus dangereux au monde pour les acteurs crypto en 2025 .
Avec 26% des attaques physiques mondiales concentrées sur le territoire français, l’écosystème crypto hexagonal vit sous une menace permanente qui décourage l’entrepreneuriat, terrorise les investisseurs, et fragilise la position de leader technologique que la France ambitionne.
Les mesures gouvernementales annoncées en mai 2025 constituent une première réponse encourageante, mais leur efficacité ne se mesurera qu’à moyen terme. En attendant, la vigilance individuelle, la discrétion absolue sur ses avoirs crypto, et l’application stricte des protocoles de sécurité restent les meilleures défenses contre une criminalité qui ne montre aucun signe de ralentissement.
Pour les familles comme celle du Val-de-Marne, prises pour cibles simplement parce qu’un membre travaille dans la crypto, le message est clair : personne n’est à l’abri. La généralisation de ces attaques vers des investisseurs ordinaires (et plus seulement des millionnaires médiatisés) marque une escalade terrifiante qui nécessite une mobilisation collective de l’État, des forces de l’ordre, du secteur crypto et de chaque citoyen concerné.
La France crypto vit une période sombre de son histoire. Seule une action déterminée et coordonnée permettra de reconquérir la sécurité physique indispensable au développement serein de cette technologie révolutionnaire.